Al-Kibar

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En 2026, au cours d’un voyage à travers la Syrie, l’artiste Louis-Cyprien Rials se rend à Al-Kibar, dans la région de Deir ez-Zor, sur les rives de l’Euphrate. Le lieu occupe une position singulière dans l’histoire contemporaine du pays. C’est ici qu’aurait été construit, dans le plus grand secret, le cœur d’un programme nucléaire syrien jamais déclaré à l’Agence internationale de l’énergie atomique.

Al-Kibar, Syrie, 2026

En 2026, au cours d’un voyage à travers la Syrie, l’artiste Louis-Cyprien Rials se rend à Al-Kibar, dans la région de Deir ez-Zor, sur les rives de l’Euphrate. Le lieu occupe une position singulière dans l’histoire contemporaine du pays. C’est ici qu’aurait été construit, dans le plus grand secret, le cœur d’un programme nucléaire syrien jamais déclaré à l’Agence internationale de l’énergie atomique.

Dans la nuit du 5 au 6 septembre 2007, l’aviation israélienne détruisit le bâtiment principal du site. Israël garda officiellement le silence sur l’opération pendant plus de dix ans avant d’en reconnaître publiquement la responsabilité en mars 2018. Selon les autorités israéliennes, le réacteur se trouvait alors dans les dernières phases de sa construction. L’AIEA établit de son côté que, d’après les informations qui lui avaient été communiquées, l’installation n’était pas encore opérationnelle et qu’aucune matière nucléaire n’avait encore été introduite dans le réacteur au moment de sa destruction.

Le statut exact d’Al-Kibar resta pendant plusieurs années au centre d’une confrontation entre la Syrie, les services de renseignement occidentaux et israéliens et l’AIEA. Damas soutenait que le bâtiment détruit était une installation militaire conventionnelle sans fonction nucléaire. Mais lors de l’unique inspection du site par l’AIEA, en juin 2008, les prélèvements environnementaux révélèrent des particules d’uranium naturel d’origine anthropique, c’est-à-dire ayant subi un traitement humain, ainsi que du graphite et de l’acier inoxydable.

L’enquête technique alla progressivement beaucoup plus loin. Les dimensions, la forme et l’organisation du bâtiment furent comparées à celles de réacteurs connus du type envisagé. L’AIEA estima que la structure était suffisamment grande pour contenir un tel réacteur. Son analyse conduisit même à une reconstitution possible du cœur, comprenant environ 843 canaux de combustible et 79 ouvertures d’accès, pour une puissance thermique estimée à 25 mégawatts ou davantage.

L’hypothèse privilégiée était celle d’un réacteur refroidi au gaz et modéré au graphite, technologiquement proche du réacteur nord-coréen de Yongbyon. Un tel système peut fonctionner avec de l’uranium naturel et produire du plutonium dans son combustible irradié. La question de l’assistance nord-coréenne devint ainsi un élément central du dossier international. Elle fut soutenue par les renseignements américains et israéliens, tandis que l’AIEA examina également les informations concernant une possible assistance étrangère.

Le paysage lui-même faisait partie du dispositif. L’Euphrate, qui longe le site, aurait fourni la quantité d’eau nécessaire au fonctionnement de l’installation. L’AIEA s’intéressa notamment aux équipements de pompage, ainsi qu’aux importantes quantités de graphite et de barytine que des entités syriennes avaient cherché à acquérir. La Syrie affirma que ces achats répondaient à des usages civils et non nucléaires.

Après le bombardement, le site fut rapidement transformé. L’imagerie satellitaire étudiée par l’AIEA montra que des équipements et des matériaux furent retirés avant que les vestiges du bâtiment ne soient entièrement démolis et enterrés. Certaines parties furent couvertes pendant ces opérations. Un nouveau bâtiment fut ensuite construit à proximité ou au-dessus de la zone détruite. La disparition physique de l’installation devint ainsi elle-même une partie de son histoire.

En mai 2011, après plusieurs années d’enquête, l’AIEA formula sa conclusion la plus importante: sur la base de l’ensemble des informations disponibles et de leur évaluation technique, il était « très probable » que le bâtiment détruit à Deir ez-Zor ait effectivement été un réacteur nucléaire qui aurait dû être déclaré à l’Agence. Le mois suivant, le Conseil des gouverneurs de l’AIEA considéra que la construction non déclarée du réacteur constituait un manquement de la Syrie à ses obligations en matière de garanties nucléaires.

L’histoire ne s’est pourtant pas arrêtée en 2011. Après la chute du régime de Bachar al-Assad en décembre 2024, les nouvelles autorités syriennes ont accepté de reprendre la coopération avec l’AIEA sur les activités nucléaires passées du pays. En 2025, l’analyse d’échantillons prélevés sur l’un des trois sites considérés comme fonctionnellement liés à Al-Kibar a révélé un nombre important de particules d’uranium naturel d’origine anthropique. Certaines étaient compatibles avec une transformation chimique du concentré de minerai d’uranium en oxyde d’uranium. L’AIEA a alors cherché à retourner également sur le site même d’Al-Kibar afin de poursuivre son enquête.

Lorsque Louis-Cyprien Rials atteint Al-Kibar en 2026, il arrive donc dans un lieu dont l’objet principal a disparu depuis près de vingt ans.

Il ne photographie pas un réacteur nucléaire.

Il photographie ce qui reste lorsqu’un objet stratégique a successivement été construit dans le secret, découvert par le renseignement, détruit par une frappe aérienne, démonté, enterré, recouvert, observé par satellite, inspecté pendant quelques heures, nié par un État, reconstitué par des experts puis transformé en dossier international.

Cette absence est précisément ce qui donne au site sa puissance documentaire.

Al-Kibar se trouve à la frontière de plusieurs régimes d’image. Il existe comme paysage réel au bord de l’Euphrate, mais aussi comme image satellite, photographie de renseignement, prélèvement microscopique, schéma technique, rapport diplomatique et archive militaire. Pendant des années, une grande partie de ce que le monde savait de cet endroit provenait d’images produites à distance.

En s’y rendant physiquement, Rials inverse ce mouvement. Il revient au niveau du sol.

Ses photographies ne cherchent pas à reconstituer ce qui se trouvait là en 2007. Elles enregistrent l’état présent d’un lieu dont l’importance historique réside précisément dans la difficulté à voir ce qui s’y est passé. Elles documentent les bâtiments, les surfaces, les traces, l’Euphrate et le paysage ordinaire qui entourent l’un des épisodes les plus secrets de l’histoire contemporaine syrienne.

Al-Kibar devient ainsi moins l’image d’un programme nucléaire que celle de son effacement.

Un lieu où l’histoire a presque entièrement disparu du paysage, mais continue d’exister dans les archives.

Images : Louis-Cyprien Rials, 2026

SOURCES

International Atomic Energy Agency (IAEA), Implementation of the NPT Safeguards Agreement in the Syrian Arab Republic, GOV/2008/60, 19 November 2008.
https://www.iaea.org/sites/default/files/documents/gov2008-60.pdf

International Atomic Energy Agency (IAEA), Implementation of the NPT Safeguards Agreement in the Syrian Arab Republic, GOV/2011/30, 24 May 2011.
https://www.iaea.org/sites/default/files/documents/gov2011-30.pdf

International Atomic Energy Agency (IAEA), Implementation of the NPT Safeguards Agreement in the Syrian Arab Republic, GOV/2025/52, 1 September 2025.
https://www.iaea.org/sites/default/files/25/09/gov2025-52.pdf

Nuclear Threat Initiative (NTI), Al-Kibar Nuclear Facility.
https://www.nti.org/education-center/facilities/al-kibar-nuclear/

Israel Defense Forces (IDF), The Secret Operation Revealed a Decade Later, 21 March 2018.
https://www.idf.il/en/mini-sites/wars-and-operations/the-secret-operation-revealed-a-decade-later

Israel Defense Forces (IDF), The Intel Operation Behind the Attack on the Syrian Nuclear Facility in 2007, 22 March 2018.
https://www.idf.il/en/mini-sites/wars-and-operations/the-intel-operation-behind-the-attack-on-the-syrian-nuclear-facility-in-2007

http://archivesgamma.fr/2026/08/09/al-kibar