Ensemencer

D.2019-2

Hormis les effets désastreux sur les populations et l’environnement, les innombrables essais nucléaires effectués dans l’atmosphère pendant la guerre froide ont eu une conséquence inattendue : ils ont engendré des pluies sur plusieurs milliers de kilomètres autour des sites concernés. L’explication ? La charge électrique libérée par le rayonnement des détonations nucléaires augmente la propension des gouttelettes d’eau en suspension à se combiner entre elles pour déclencher des précipitations.

https://www.caminteresse.fr/sciences/pourquoi-les-essais-nucleaires-declenchent-des-pluies-11145533/

En 2019, des chercheurs avaient montré qu’une guerre nucléaire provoquerait une baisse des précipitations de 15 à 20 % en raison des suies dégagées par les explosions et les incendies (voir ci-dessous). Une étude parue dans la revue Physical Review Letters suggère aujourd’hui que les essais nucléaires menés durant la guerre froide auraient à l’inverse entraîné une augmentation des pluies de 24 % ainsi qu’un épaississement des nuages au Royaume-Uni.

Des essais radioactifs aux retombées mondiales

Entre 1945 et 1980, plus de 500 essais nucléaires atmosphériques ont été menés dans le monde, relâchant une grande variété de radionucléides comme le Césium-137, le Strontium-90, le Zirconium-95 ou l’Iode-131, la plupart se dissipant en l’espace de quelques jours ou quelques dizaines de jours. Bien que ces essais aient été menés dans des endroits isolés (Nouvelle Zemble, îles Bikini, Mururoa…), la contamination s’est étendue et a concerné l’ensemble du globe en raison de la circulation atmosphérique.

Des nuages plus épais et donnant 24 % de pluie en plus

Les chercheurs se sont appuyés sur les relevés du programme High Altitude Sampling (HASP) qui a procédé à des relevés de radioactivité atmosphérique (essentiellement le Strontium-90) entre les années 1958 et 1978. Ils ont également mesuré la quantité d’isotopes chargés à la surface terrestre ainsi que le courant électrique entre l’air et la surface au-dessus de Londres au cours de la même période. Ils ont ensuite comparé ces données avec le niveau de précipitations enregistrés à l’observatoire de Lerwick dans les Shetland, en Écosse, et au Royaume-Uni.

Ils ont alors constaté une forte corrélation entre le niveau d’ionisation de l’atmosphère et la quantité de pluie. « Durant les journées où l’atmosphère a été perturbée par les aérosols radioactifs, les propriétés des nuages ont changé de manière significative : ils sont devenus plus épais et les jours de pluie, les précipitations ont augmenté de 24 % par rapport à la normale », indique Giles Harrison, l’auteur principal de l’étude. Cette constatation est notamment flagrante pour les îles Shetland, par ailleurs peu frappées par d’autres formes de pollution qui auraient pu fausser les résultats.

Les chercheurs n’apportent pas d’explication formelle au mécanisme en jeu, mais suggèrent que l’ionisation de l’atmosphère affecte la façon dont les gouttelettes d’eau dans les nuages entrent en collision et fusionnent, ce qui aboutit à une augmentation de la taille de ces gouttelettes et donc influence les précipitations.

Ensemencer les nuages avec des ions radioactifs : une nouvelle piste de géo-ingénierie ?

Cette étude a donné une nouvelle idée de géo-ingénierie aux chercheurs : pourquoi ne pas ioniser artificiellement les nuages pour faire pleuvoir ? L’idée est « d’augmenter artificiellement l’ionisation locale en utilisant l’émission d’ions corona [produits lorsqu’une décharge électrique se crée entre la surface terrestre et un conducteur]. Pour influer sur les nuages, les ions devraient être acheminés par avion, avec un volume suffisant pour au moins doubler la concentration en ions », détaille l’étude.

Et comme l’ionisation corona ne laisse aucun résidu et que ses effets sont de courte durée, « elle peut être prometteuse pour augmenter localement les précipitations ou modifier les propriétés des nuages », s’enthousiasment les auteurs. Une nouvelle guerre froide pour lutter contre la sécheresse ? Il fallait y penser !

 

https://www.futura-sciences.com/sciences/actualites/precipitations-guerre-froide-t-elle-fait-augmenter-precipitations-77798/

A section of plaster wall bearing the traces of black rain. (Courtesy of the Hiroshima Peace Memorial Museum)

http://archivesgamma.fr/2022/04/29/ensemencer