Point Hope

Le physicien Edward Teller, père de la bombe H américaine, a mené le projet Chariot : créer, ex nihilo, un grand port en Alaska pour faciliter le transport du charbon… en utilisant six bombes atomiques. Le lieu est choisi, Cape Thompson, dans le nord-ouest, et le plan vite conçu. Six bombes atomiques sont prévues. Quatre « petites » (chacune d’une puissance équivalant à 100 kilotonnes de TNT, soit plus de six fois la bombe d’Hiroshima) pour tracer le chenal menant à la future installation portuaire. Et deux grosses, d’une mégatonne chacune, pour creuser le bassin du port. Une seconde version révise les puissances à la baisse, les chercheurs s’étant aperçus qu’en enterrant les bombes, on pouvait obtenir de plus gros cratères. Après les explosions, 70 millions de mètres cubes de terre et de roches seraient propulsés dans l’atmosphère et la mer s’engouffrerait dans l’espace devenu vacant. Reste le problème des radiations et autres contaminations. Une bricole puisque, dans ces immensités gelées, personne ne vit à des kilomètres à la ronde. On en conclut que le mieux est de tenter l’expérience, pour voir. En 1958 et 1959, Edward Teller se rend en Alaska pour faire campagne en faveur du projet Chariot qui représente pour lui le rêve de « l’ingénierie géographique, de remodeler la Terre à sa guise ». Il trouve un joli slogan : « Si votre montagne n’est pas à la bonne place, envoyez-nous juste une carte postale », comme si, finalement, une bombe thermonucléaire n’était que de la dynamite, en un peu plus puissant.

Bien qu’aucune détonation n’a jamais eu lieu, le site fut contaminé par la radioactivité par une expérience pour estimer les effets sur les sources d’eau d’éjectas radioactifs retombant sur les plantes de la toundra, puis délavé et emporté par les pluies. Des résidus d’une explosion nucléaire de 1962 sur le site d’essai du Nevada furent transportés sur le site prévu de Chariot en août 1962, utilisés dans plusieurs expériences, puis enterrés. Trente ans plus tard, l’existence du dépôt fut découverte dans des documents d’archives par un chercheur de l’Université de l’Alaska. Les agents de l’État se rendirent immédiatement sur le site et mesurèrent de faibles niveaux de radioactivité à une profondeur de 60 cm dans le tumulus. Les habitants du village Inupiat de Point Hope scandalisés exigèrent le retrait du sol contaminé, ce que le gouvernement fit pour un coût considérable.

Après qu’aucun utilisateur pour le port projeté n’ait pu être identifié, les chercheurs décidèrent de transformer le projet en une étude sur les impacts économiques des retombées nucléaires sur les communautés autochtones de Point Hope, Noatak et Kivalina. Avec en particulier pour but de « mesurer la puissance de la bombe nécessaire pour rendre une population dépendante » après que les sources alimentaires locales soient devenues trop dangereuses pour l’alimentation en raison des forts niveaux de rayonnement

Pierre Bartelemy, « Redessinons l’Alaska à la bombe atomique »,  le monde 27 janvier 2014 à 18h44

et Wikipedia

Image : Nevada Test Site, unlabeled nuclear test, possibly part of “Project Chariot” Photograph from National Archives at College Park, c 1960s

http://archivesgamma.fr/1958/01/28/point-hope