Fresque

La divergence de Zoé, en décembre 1948, est perçue en France comme un grand exploit technique, symbole du redressement national d’après-guerre. L’énergie atomique fascine, mais les effets des rayonnements restent mal connus. Le CEA, alors à ses débuts, estime que ses employés doivent se protéger eux-mêmes contre les risques radioactifs. L’expérience acquise dans les installations et les mines d’uranium conduit toutefois à une certitude : il faut créer une organisation entièrement dédiée à la radioprotection des travailleurs. Le premier service de ce type apparait en novembre 1951.

Le succès des piles expérimentales annonce un plus grand défi, d’ordre industriel cette fois, que le CEA relève en construisant le centre de Marcoule. C’est sur ce site que se joue en grande partie l’avenir du nucléaire français. La divergence de G1, le 7 janvier 1956, marque les esprits. Le bâtiment réacteur est comparé à une cathédrale et sa cheminée à un campanile. Les activités du site augmentent avec la mise en service de G2 et G3, sans oublier UP1, l’usine d’extraction du plutonium. En termes de sécurité, le CEA est confronté à des problèmes inédits. Il faut protéger les travailleurs de quantités croissantes de particules radioactives, matières infimes qu’il s’agit de traquer, de confiner.
Cette lourde tâche incombe au Service de Protection contre les Radiations (SPR) de Marcoule. Fondé en 1955, le SPR assure la radioprotection des travailleurs, l’évacuation des déchets radioactifs, la décontamination des locaux et du matériel, la surveillance de l’environnement, l’éducation des agents et l’information du public en matière de risques radioactifs. Le service s’étoffe progressivement et ses effectifs passent de 28 agents en 1956 à 291 en 1960. Parmi ce collectif de pionniers se trouve Jacques Castan, un artiste dont les œuvres ont saisi l’imaginaire du métier de radioprotectionniste.

Né en 1929 à Avignon dans une famille pieuse, Castan s’exerce au dessin dès son enfance et entre dans un cabinet d’architecte, où il apprend le métier de dessinateur-projeteur. A vingt ans, il se rend à Paris et devient dessinateur dans une entreprise de BTP. En 1957, il apprend que le centre de Marcoule recrute de nouveaux salariés. Souhaitant se rapprocher de sa terre natale, Castan postule et il est engagé comme dessinateur au SPR. Il travaille d’abord sur le projet des fosses à déchets. La direction du centre remarque alors son coup de crayon et lui demande d’illustrer ses campagnes de sécurité. A partir de 1959, il réalise des brochures, des affiches, une bande dessinée, et un jeu de l’oie sur les risques radioactifs. En 1968, il arrête de dessiner pour le SPR et devient animateur au service formation de Marcoule, avant d’en prendre la direction en 1974. Il part à la retraite en 1991.
Castan puise son inspiration dans la culture classique et populaire. Il lit en particulier des ouvrages sur l’art, la religion et l’ésotérisme. Sur le terrain, Castan échange fréquemment avec les hommes du SPR. Il observe le travail dans les ateliers et les laboratoires où il circule librement. Il s’imprègne du discours des ingénieurs, capte les réalités techniques, tente de traduire leur sens profond. En quelques années, Castan façonne un monde iconique singulier, qui apporte une identité propre à la radioprotection. Ses œuvres sont diffusées sur les différents sites du CEA. Elles sont actuellement regroupées dans le centre d’archives de Marcoule, qui se charge de les conserver et de les promouvoir.
A ces productions s’ajoute une peinture murale réalisée dans la cage d’escalier du bâtiment SPR. La construction de l’édifice commence en août 1956 et se termine en juillet 1958. Quatre ans plus tard, Castan se lance dans un projet pictural ambitieux, lui permettant d’exprimer toute la mesure de son talent.

La peinture murale, divisée en trois parties, est dédiée aux missions du SPR. Castan déploient des corps monumentaux et des visages expressifs sur des fonds séparés par des lignes géométriques aux couleurs mates. L’esthétique de l’œuvre se fait l’écho de l’âge d’or de Matisse et des compositions abstraites du couple Delaunay. Par les effets chromatiques et le jeu des formes, l’artiste parvient à faire vibrer les corps et les espaces. Il crée ainsi un environnement chargé d’une même énergie et entièrement consacré à la poursuite de la vie.
Par-delà le plaisir des yeux, l’image a également une fonction éducative, qui joue à deux niveaux. D’une part, les agents recrutés à l’époque n’ont en général aucune expérience dans le secteur nucléaire. Ils connaissent mal les risques radioactifs. Le SPR a donc pour mission de les instruire sur les dangers et l’efficacité des mesures de prévention.  D’autre part, l’activité du centre préoccupe la population environnante, et en particulier les familles des travailleurs. En réponse, le CEA ouvre régulièrement ses portes pour normaliser le nucléaire. La peinture murale s’inscrit dans cette démarche de communication. En un coup d’œil, l’image donne à voir les activités du SPR. Elle représente les laboratoires et les agents qui réalisent les prélèvements, préparent les échantillons, développent les films dosimètres, contrôlent les taux de radioactivité, manipulent les radioéléments. En montrant la protection des hommes et de l’environnement, la peinture apaise le spectateur. Elle lui dit que les risques sont maîtrisés. L’œuvre, par la sérénité qui s’en dégage, fait du nucléaire une industrie socialement désirable. En ce sens, elle sert pleinement les ambitions du CEA, qui soutient l’essor de la filière pour garantir le développement économique et l’indépendance énergétique de la France.

Castan pose un regard tendre et poétique sur la radioprotection. Hélas, sa peinture murale n’est pas parvenue jusqu’à nous. La mauvaise qualité des enduits condamne l’œuvre avant même sa réalisation. Le dernier coup de pinceau est donné, deux ans s’écoulent et les murs s’effritent déjà. Le SPR dissimule cette lente décomposition avec un habillage de contre-plaqué, voile de pudeur sur un patrimoine qui a échappé de peu à l’oubli. Les photographies, prises peu avant le réaménagement de la cage d’escalier, sont les derniers témoins de cette peinture, devenue un objet d’histoire du nucléaire.

Par Aurélien Portellichercheur associé au Centre de recherche sur les Risques et les Crises (CRC) de MINES ParisTechSébastien Travadelmaître assistant au CRC de MINES ParisTechFranck Guarnieridirecteur du CRC de MINES ParisTech et Claire Parizelétudiante en Master d’histoire des sciences à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS).

https://www.larecherche.fr/nucl%C3%A9aire/de-l%E2%80%99art-de-la-radioprotection

https://www.sfen.org/rgn/peindre-radioprotection-aube-nucleaire

http://archivesgamma.fr/1956/08/04/fresque