Rayons N

O.1903-1

Alors que Wilhelm Röntgen vient de découvrir les rayons X en 1895 et Henri Becquerel les rayons uraniques en 1896, René Blondlot commence à travailler sur les rayons de Röntgen en 1901. Il annonce en  la découverte de nouveaux rayonnements qu’il baptise « rayons N » (de l’initiale de sa ville, Nancy).

Le 23 mars 1903, une note intitulée « Sur une espèce de lumière » publiée dans les Comptes rendus de l’Académie des Sciences [1] va lancer le professeur Blondlot vers la voie du succès. Cette note fait suite à ses recherches, déjà publiées dans les Comptes rendus de l’Académie des Sciences [2]où il expose l’état de ses recherches sur les ondes électromagnétiques et en particulier sur les rayons de Röntgen. Dans le cadre de ses études, Blondlot, qui est aussi correspondant à l’académie des Sciences, remarque l’augmentation d’éclat d’une étincelle qu’il impute à une nouvelle source de inconnues jusqu’alors. Ce transfert d’énergie réalisé par ces nouveaux rayons se réalise dans un plan qui empêche, selon l’auteur, de les confondre avec les rayons X. Blondlot poursuit alors ses recherches pour déterminer les propriétés de ces qui vont se voir conférer des propriétés bien étonnantes.

Les sources de rayons N viennent aussi bien de corps incandescents comme le Soleil, de lampes Auer, de bec Bunsen (vous vous souvenez, ce petit brûleur utilisé sur vos paillasses de collège), mais aussi de végétaux [3] et même de certaines parties du corps humains comme les muscles et les nerfs [4]. Blondlot n’est pas le seul à les étudier : Augustin Charpentier, professeur de médecine à Nancy, travaille lui aussi sur ces fabuleux rayons et publie plusieurs dizaines d’articles. Si les rayons X permettent de voir les os lors de radiographie, il est permis d’imaginer que les rayons N vont permettre de voir les nerfs du corps humain! Gilbert Ballet, neurologue aliéniste et futur académicien des sciences [5] montre qu’on peut s’en servir dans le diagnostic de certaines pathologies [6]. Le fils d’Henri Becquerel et dernier rejeton d’une grande lignée de physicien se met lui aussi à étudier le phénomène dont le père relaie les recherches à l’académie des Sciences. Les scientifiques français se pressent à Nancy pour observer ces rayons et si certains en reviennent subjugués comme le fils Becquerel, beaucoup avouent ne rien voir. Pire, certains disent, comme Paul Langevin, que pour voir les rayons N, les expérimentateurs leur suggèrent ce qu’il faut voir, faisant passer l’observation de l’objectivité à la subjectivité.

Alors que l’étude de ces rayons se réalise essentiellement dans la ville Lorraine, dès mars 1904, certains scientifiques soulèvent le manque de rigueur des protocoles exposés par Blondlot et ses confrères nancéens, empêchant la reproductibilité des résultats [7] [8]. Dans sa séance du 6 juin 1904 de l’Académie des Sciences [9], François-Pierre Le Roux (on lui doit la première radiographie de l’histoire) expose ses recherches sur les rayons N et met en garde les physiciens sur les interprétations hâtives. Ces rayons sont selon lui des phénomènes purement subjectifs, ce qui explique le fait que certains témoins ne peuvent pas voir les dits rayons. Fait plus étrange, dans une communauté scientifique où les communications sont favorisées par les progrès techniques et la multiplication des revues scientifiques, on ne trouve que peu d’échos de ces fabuleux rayons à l’international. A l’université de Messine, le professeur Salvioni reprend les expériences de Blondlot et il communique ses résultats à l’Académie des sciences de Rome [10]. Son travail est minutieux, mais il ne parvient pas à mettre en évidence les rayons. S’il se montre incertain quant à ses propres résultats, il ne va pas dans la négation comme c’est le cas en . Le professeur Heinrich Rubens (expérimentateur qui mit Max Planck sur la voie de sa théorie des quanta), de Berlin, reçoit un matin un aide de camp de l’Empereur Guillaume II qui lui dit :

 

Sa majesté l’Empereur a entendu parler des rayons N. Sa majesté serait désireuse de voir les expériences concernant cette question et je vous prie de les préparer pour demain matin.

Le professeur Rubens se précipite sur les communications faites par l’Académie des Sciences de Paris pour reproduire les expériences très simples en apparence. Une journée entière et une nuit de labeur acharné ne permettent pas à Rubens de produire ces rayons [11]. De là serait née l’hostilité allemande aux rayons N à travers les différents congrès organisés.

En juin 1904, Blondlot va faire une moisson personnelle bien fructueuse. L’ensemble de la communauté scientifique française met hors de tout soupçon le professeur de Nancy quant à son sérieux et eu égard à ses travaux précédents, ils lui décernent le prix Leconte de l’Académie des Sciences avec un prix de 50 000 Francs, somme très considérable à l’époque. Le mathématicien et académicien Henri Poincaré fait un rapport détaillé et décisif dans l’attribution du prix à Blondlot. Plutôt que de se référer aux rayons N, Poincaré insiste sur la riche carrière scientifique de Blondlot et sa contribution à la compréhension des phénomènes électromagnétiques [12]. Blondlot fait également partie de la promotion des officiers à la légion d’Honneur du 14 juillet 1904. La reconnaissance est totale. Mais qu’en était-il des rayons N? Étrangement, à l’été 1904, aucune publication ne parait sur ces fameux rayons N et la presse, qui se fait l’écho des résultats retentissants de la physique française, constate que cela devait être du à la période des vacances et ne craint pas que la moisson des résultats reprendrai dès la rentrée.

Le coup de grâce vient en effet à la rentré, en septembre 1904 et il est porté par l’Américain Robert Williams Wood, correspondant étranger de la Royal Society de Londres et chercheur à l’université Johns Hopkins de Baltimore. Dans une lettre publiée dans Nature le 29 septembre 1904, Woods raconte son voyage en dans les laboratoires de Nancy et comment il mit en défaut les expérimentateurs qui voulaient lui montrer la réalité des radiations. La lettre est traduite et publiée dans la presse française [13]. Woods explique comment, après s’être fait présenté les expériences et être resté sceptique, il berna les expérimentateurs. Pendant une des ces expériences où un faisceau de rayons N pénètre dans un prisme pour y être dévié, il subtilise le prisme et l’expérimentateur qui n’a pas vu le tour de passe-passe, continue ses mesures comme si de rien n’était. Woods interpose également sa main sur le chemin de cette nouvelle lumière, demande si les expérimentateurs voient toujours la trace du rayon sur l’écran et là encore les expérimentateurs (qui n’ont pas vu dans l’obscurité le subterfuge de l’américain) répondent que tout allait bien.Ces faits nouveaux alarment Blondlot mais aussi toute cette communauté scientifique française qui a reçu presque aveuglément les résultats sans les vérifier! Une grande enquête est diligentée par la Revue scientifique, où nombre de témoins et de hauts personnages scientifiques sont questionnés sur l’existence des rayons N. Peu sont ceux qui défendent Blondlot. Parmi eux, notons Bordier, professeur agrégé de physique de Lyon qui a eu l’idée de publier un ouvrage vulgarisant les rayons N à destination du grand public et dont la date de publication se fait pendant la tourmente. Bordier usa d’idées et de protocoles pour mettre en évidence les rayons N auquel il croit [14].  On remet en question l’acuité visuelle des témoins qui n’ont pas vu les rayons N par exemple!

1903, René Blondlot de la gloire au ridicule des rayons N

 

Au cours de sa carrière de professeur, Blondlot enseignera les différents domaines de la physique, avec, à partir de 1890, une alternance entre thermodynamique et acoustique et, l’année suivante, électricité. En 1886, le recteur Ernest Mourin le qualifie de « bon professeur d’ailleurs, et faisant d’une manière solide un cours qui complète heureusement celui du professeur en titre », à savoir Bichat*. On le décrit comme un enseignant dévoué à ses élèves, allant jusqu’à faire, à titre gracieux, une conférence supplémentaire chaque semaine. « Il s’occupe avec beaucoup de soin des étudiants auxquels il ne marchande ni son temps ni ses conseils ».

Cependant, 10 ans plus tard, sa découverte des rayons N va le propulser sur une scène beaucoup moins avantageuse. Il y a été conduit par des recherches sur les rayons X qu’il entreprend en 1902 et qui lui font remarquer, en février 1903, des phénomènes inexpliqués qu’il interprète comme relevant d’un nouveau rayonnement, « une nouvelle espèce de lumière », qu’il appelle Rayons N en référence à la ville de Nancy. À partir de ce moment, il se consacre pleinement à cette nouvelle recherche dans laquelle il implique nombre de ses collègues à Nancy : Bichat* et Camille Gutton* à la faculté des sciences, Augustin Charpentier à la faculté de médecine. D’autres chercheurs français le rejoignent, tels Henri et Jean Becquerel, Mascart, Gabriel Lippmann… Cette adhésion à la découverte de Blondlot est souvent une marque de confiance en la fiabilité du savant, gagnée par ses travaux précédents. Cependant, son succès n’est pas complet, puisque beaucoup expriment une tiède adhésion et des doutes, amplifiés par les réactions de tous les savants qui ont essayé en vain de reproduire ses résultats, en particulier à l’étranger. Ces réticences apparaissent bien dans l’enquête menée par la Revue scientifique à l’automne 1904, avec des commentaires négatifs de Paul Langevin, , Jean Perrin, Pierre Weiss, Jules Violle et Heinrich Rubens. En 1905, alors qu’il avait jusque-là renoncé à chercher une preuve photographique, Blondlot annonce avoir réussi à photographier l’effet des rayons N, ce que son collègue Gutton* va également affirmer. Mais Aimé Cotton va finir par détruire cette « preuve » en soulignant que la méthode des savants nancéiens a manqué finalement de rigueur et de retour critique. Une dernière tentative est faite par Blondlot en août 1907 auprès de l’Académie des sciences sous la forme d’un pli cacheté dans lequel il expose des « Observations et expériences sur les rayons N et sur les radiations émises par l’acier trempé et d’autres corps en état de contrainte mécanique ». Finalement, Blondlot se retrouve isolé et amer. L’Académie renonçant à publier davantage sur les rayons N, les grands savants de l’époque mettent en avant la non-reproductibilité des expériences et en rejettent la validité. Seuls deux d’entre eux ont réellement crié à la supercherie, et Albert Turpain. Ce dernier le paiera quand il se présentera à Nancy pour briguer innocemment la chaire de Bichat après la de ce dernier, la commission lui préférant le fidèle Camille Gutton.

https://histoire-universite-nancy.fr/s/una2gm/item/1055

 

Voir aussi Naum Kotik : https://www.wondersandmarvels.com/2014/06/naum-kotik-and-the-brain-ray.html

 

http://archivesgamma.fr/2022/03/14/rayon-n